Analyse (par Marylise et Marie-Laure)


Des plaines immaculées parsemées de roches stériles et brunes s'étendent à l'infini, alors que quelques notes aux allures dramatiques s'élèvent au cœur de cette image silencieuse. Toute l'atmosphère de Tristana est concentrée dans ces premières secondes, lorsque la caméra survole les steppes désertiques et s'immobilise sur une pièce sombre et menaçante, aux dorures et aux rouges lourds et sans grâce. Quelques mots de russe résonnent. Une femme s'offusque d'apprendre qu'au sein même de son royaume, une jeune fille possède plus grande beauté qu'elle. Cette femme, c'est la tsarine de Russie. Et sa rivale, c'est Tristana.


Nous voilà brusquement plongés dans l'ambiance étrange et familière d'une histoire appelée "Blanche Neige et les sept nains". Mais il est vite oublié, ce conte aux résonances joyeuses et innocentes qui a enchanté notre enfance. L'œil de Boutonnat et de Mylène l'a transformé en drame, et la beauté de Tristana sera le symbole de sa mort. Les images du palais et le rire démoniaque de la tsarine se perdent rapidement dans le silence fugitif qui plane sous l'œil sauvage et indéchiffrable d'un loup gris. Une jeune paysanne s'enfuit à travers des bois enneigés, poursuivie par un homme qui cherche vainement à la rattraper. Ils se jouent l'un de l'autre, se font face, se sourient, se séduisent. L'aveu d'un amour hésitant mais sincère est échangé contre la timide requête d'un premier baiser. Enfantine et innocente, Tristana vit ses premiers et ses derniers émois de jeune fille amoureuse, puisque le bruit menaçant d'une furieuse cavalcade brise cet instant fragile. Aux aguets, Rasoukine offre son pendentif à Tristana avant de lui adjoindre de fuir. Le visage torturé par un hurlement de terreur, la jeune Tristana voit le sang et la mort lui ravir son amant, fauché par la lame vengeresse d'un moine envoyé par la tsarine pour lui ôter sa vie et sa beauté. Tristana s'échappe, mais sa fuite se perd dans une chute interminable qui lui sauvera la vie en la soustrayant à ses assassins.
Le réveil est douloureux, déroutant, brutal. Voilà nos sept nains, petits bûcherons qui entourent la belle Tristana de leur amitié en la recueillant dans leur petite demeure éloignée et oubliée de tous. Le sourire tremblant et innocent de la jeune fille ne fait que cacher son âme torturée. "L'amour a tué les mots qui la touchent...". Au loin, cachée dans son palais, les yeux révulsés et le visage déformé par la folie, la tsarine se délecte de ce sang qu'elle croit être celui de sa rivale. Dehors, la Révolution Russe s'éveille. Enflée de violence et de colère, elle aussi a fait couler le sang avant de s'éteindre lentement. Tristana, entourée de poussins et de rayons de lumière poudrée, caresse, songeuse, la croix de Rasoukine, son amant. Abandonnée à elle-même pendant de longues heures muettes, sa mélancolie et sa solitude la poussent peut-être à appeler désespérément la mort.
Et c'est bien la mort qui se présente à elle, troublant le sommeil où elle s'était réfugiée pour oublier sa peine. La tsarine, ayant appris la tromperie de son moine, part à la recherche de Tristana avec, dans ses mains, une pomme empoisonnée. Le sang salit le silence paisible. Elle l'a tuée sauvagement et en hurle de joie. Ce rire dément alerte les nains, mais il est déjà trop tard. "Laissez-la mourir...". Ce seront les loups qui se chargeront finalement de venger la jeune Tristana en poursuivant et dévorant la tsarine. Quant à son sbire, le moine repentant, sa vie lui sera ôtée par le froid glacial des steppes. Tristana, elle, repose, pâle et sereine, d'une pureté irréelle dans son linceul blanc. Rasoukine a trop tardé...


Rien n'est éternel, et l'amour s'est finalement incliné sous le joug implacable et cruel de la haine et de la jalousie. L'amant prend contre lui le corps à jamais endormi et l'emporte tendrement à travers la steppe endeuillée, tout en lui parlant une dernière fois dans l'espoir vain de la voir revenir. "Les plus beaux jours s'achèvent dans la peine...". L'adieu d'un chaste baiser et les mots d'amours murmurés ne sortiront pas Tristana de la torpeur glacée de la mort. Elle ne sera plus désormais que l'ombre chaude et évanescente d'un souvenir, le son cristallin d'un rire et l'image fanée d'une jeune fille souriante dansant dans la neige.