
Analyse (par Marylise)
Mylène a toujours été
attirée par les amours tortueux. Ceux qui distillent derrière
eux une traînée douce-amère de larmes et
de sang, de passion destructrice et de naïveté bafouée.
Et Sans Logique en est le plus parfait exemple. Une terre sombre
et désolée, aux allures fantomatiques, parsemée
des débris de vies passées et gâchées.
Un théâtre morbide, semblable dans sa noirceur à
un ancien enfer délaissé par le diable. Et au cur
de ce paysage triste baigné d'un soleil livide, deux amants
blottis l'un contre l'autre, réunis dans une tendre étreinte
silencieuse et solennelle magnifiée par l'échange
du baiser des gitans, paume contre paume, mélange de la
pureté de leur sang et de leur âme d'enfants amoureux.
Symbole innocent
de la trahison prochaine qui rampe et s'insinue entre les deux
amants, une enfant crucifie la silhouette suppliciée d'un
Christ noyé dans une flaque boueuse. Comme si par ce geste
la fillette venait de dénoncer le pacte muet échangé
par les amants, quelques personnes s'avancent soudain dans le
silence irréel, toutes vêtues de noir, marche funèbre
guidée par trois femmes au visage voilé, venues
soumettre le couple à un rituel mystérieux et cruel.
D'autres enfants s'éparpillent sur la terre dure et brune
comme de sombres corbeaux, entraînant avec eux une Mylène
au sourire confiant, le visage éclairé de ce regard
enfantin qui lui est propre. Le spectacle peut commencer. Le
front ceint d'un ruban de métal orné de cornes
tranchantes, les poignets liés dans son dos, Mylène
se soumet à un jeu ancestral dont elle croit candidement
connaître les règles. Les vieilles dévoilent
lentement leur visage marqué par le temps, révélant
un regard avide, fiévreux, scrutateur, en attente d'un
événement qu'elles savent imminent. Une corrida
s'improvise, les hommes agitant leur cape noire pour irriter
Mylène et la forcer à venir les chercher de ses
cornes meurtrières. Mais le jeu s'emballe et dérape
soudain, lorsque les lames d'acier blessent la main d'un jeune
torero. Les vieilles sont alors secouées d'un immense
éclat de rire, prises par l'exaltation fantastique que
procure la vue du sang versé par les autres.
Dans toute l'arrogance de son mâle orgueil,
l'amant sort lentement une longue épée effilée
qu'il brandit, le regard fier, défiant sa bien-aimée
de venir à lui. Portée par la certitude que son
amant jamais ne lui fera le moindre mal, Mylène s'élance
hardiment. Et la trahison qui rôdait sur ce simulacre cruel
frappe brusquement, perçant la chair tendre de la jeune
femme qui titube et chancelle sous le coup de cette incroyable
perfidie. Les vieilles applaudissent, jettent des pièces,
ne contiennent plus leur enthousiasme délirant face à
ce qu'elles pressentent et attendent avec impatience. "
Souffrez qu'une autre, en moi se glisse... ". Et c'est bien
de cela qu'il s'agit. Possédée par une folie désespérée
qui appelle le sang, poussée par la fureur aveugle d'une
bête torturée de douleur, Mylène échappe
à sa propre raison. Devenue ce taureau qu'elle était
censée incarnée, elle souffle et frappe le sol
de ses pieds, fixant sur son amant des yeux d'une blancheur démoniaque.
Alors même que l'homme savoure son amère victoire,
elle le transperce de ses cornes dans un élan de rage
et de vengeance.
Le silence retombe
sur la scène sanglante. Telles les Moires grecques, messagères
et maîtresses de la mort, les vieilles voilent à
nouveau leur visage apaisé par cette joute fatale et s'éloignent
sans un regard, laissant les enfants ramasser les pièces
qu'elles avaient jetées dans leur sinistre emportement.
Comme pour effacer toute haine et toute souffrance, des milliers
de gouttes translucides enveloppent doucement le corps effondré
de Mylène, tombée à genoux près de
son amant blessé. Mais sa peine et sa stupeur ne sauveront
pas leur amour sacrifié sur l'autel du plaisir égoïste
des autres.
Abandonnée
par son Autre satanique, Mylène contemple sans comprendre
l'agonie douloureuse de celui qui s'est jouée de sa confiance
et de cet amour trop proche de la haine cachée qui a souillé
leur union. D'une main faiblement tendue, l'homme implore un
pardon qui viendra bien trop tard. Et tandis que la mort fauche
l'amant présomptueux, Mylène offre son visage à
la caresse froide de la pluie, une larme de sang perlant de ses
paupières fermées et glissant sur sa joue diaphane. |
 |