
Analyse (par Marylise)
Les mugissements lugubres du vent s'adoucissent soudain
pour mieux s'effacer devant un murmure lancinant et triste, une
litanie de mots dépourvus de sens qui se répètent
dans un soupir presque sépulcral. Puis l'écho d'une
voix féminine s'ajoute à la prière inlassablement
chuchotée sans pourtant l'interrompre. Perdue au milieu
d'un paysage désolé noyé de brume, la silhouette
sombre d'un train glisse silencieusement sur des rails blanchies
par le givre, comme surgie d'un néant infini et glacé.
Tout ici semble oublié et délaissé par les
hommes. Même la vie s'est enfui loin de ce chemin fantôme,
emportant avec elle son tourbillon de couleurs chaleureuses.
Tel un vampire assoiffé, elle a abandonné derrière
elle un monde brusquement insipide, victime exsangue, succession
d'images grises et mortes soumises à l'agression éternelle
du temps.
C'est
sur ce chaos de formes effacées et endormies que s'élance
le clip Regrets. Un homme descend de l'unique wagon à
présent immobile, figé lui aussi dans l'atmosphère
lourde et froide. L'homme s'avance lentement, balançant
quelque chose dans l'une de ses mains, l'autre glissée
négligemment dans la poche d'une longue veste noire. D'un
geste nonchalant, il ouvre un haut portail que l'on s'attendrait
presque à entendre grincer mais qui s'écarte simplement,
sans un bruit, comme pour ne pas troubler le calme pesant qui
règne alentours. Porte des enfers ou porte du paradis
? Clé d'un songe délicieusement amer ou clé
d'une réalité troublante et incroyable ? L'homme
vient de pénétrer dans un cimetière où
les saisons paraissent avoir été suspendues, où
le temps s'est arrêté dans sa course folle et inexorable,
où l'hiver est sorti vainqueur d'une bataille âpre
dont on ignore tout. Marchant entre de vieilles pierres tombales
où plus une fleur n'a été déposée
depuis bien longtemps, il donne l'impression d'errer sans but
précis, de n'être venu jusqu'ici que pour contempler
la désolation de ces tombes que plus personne ne chérit
ni ne vient visiter.
L'intrusion
de ses pas indolents provoque la fuite d'une biche, élément
insolite dans cet endroit désert, seul signe de vie au
milieu de ces monuments dressés là pour des personnes
à jamais disparues. Dans les vapeurs humides et blanchâtres
se dessine alors une deuxième silhouette, mince et sombre
elle aussi, marchant de ce même air tranquille à
quelques pas de là, ignorée de l'homme qui continue
d'avancer sans rien apercevoir de ce qui se passe autour de lui.
Il s'est arrêté et assis sur une tombe. Serait-ce
celle d'un être aimé ? Serait-ce celle de cette
femme qui s'est approché, et cache maintenant de ses mains
fines les yeux de notre flâneur solitaire, faisant frémir
sur ses lèvres un début de sourire ? Tels des enfants
jouant à cache-cache, ils s'élancent soudain dans
une course éperdue mais heureuse, s'éloignant de
la tombe austère, témoignage implacable de la mort
provoquée par leurs rires mais impuissante à les
retenir. Puis leur joie exaltée s'apaise et leur pas ralentissent,
ne laissant pour seul témoignage que les battements de
leur cur que l'on devine encore agités.
Il ne reste désormais plus entre eux que la
douceur et la sérénité du goût retrouvé
de leurs anciennes ballades. Ils marchent, unis par l'étreinte
silencieuse de leurs doigts enlacés, semblant défier
de leur visage paisible cette vie fugace qui ne cesse de leur
échapper, pour les entraîner vers l'éternité
douloureuse de la solitude et des amours brisés. Le soleil
si timide s'éprend alors des amants téméraires
et perce les voiles troubles de la brume, les couvrant de ses
rayons blafards. Serait-ce là une tentative insensée
pour les soustraire quelques instants à l'inflexible pénombre
de la mort ? Mais la mort ne permet aucune insolence et ne connaît
aucune pitié. Elle ne rend jamais les âmes de ceux
qu'elle a fauché. Tout au plus ferme-t-elle les yeux sur
les instants volés par ces deux êtres déchirés
par leur séparation. "Au vent que je devine, nos
lèvres éperdues s'offrent des noces clandestines".
Ombres jumelles, âmes surs, ils se lient et se confondent
dans une ultime étreinte sage et résignée.
Revenus à cette tombe où leur amour repose, ils
savent tout deux que leurs courtes retrouvailles s'achèvent
ici. C'est elle qui s'arrache finalement à la tendresse
amoureuse de ces bras qui ne cherchent plus à la retenir.
Elle qui s'échappe après l'avoir contemplé
une dernière fois, grave et attendrie, avant de s'évanouir
dans les écharpes de brume pour lui épargner sans
doute la décision douloureuse de cet adieu inévitable.
L'homme quitte enfin
le monde suspendu de ses rêves doux-amers, la main refermée
sur le bouquet de fleurs séchées qu'il avait offert
à sa belle, symbole pathétique et poignant de la
mort sans cesse renouvelée de son amour perdu. Car l'ombre
évanescente d'une femme aimée mais disparue ne
peut bien sûr emporter dans sa fuite ce présent
désespéré. Alors, de son pas redevenu tranquille,
il remonte dans le train qui l'a patiemment attendu et qui s'ébranle
aussitôt, sans une secousse, disparaissant dans l'épaisseur
blanche et ouatée du brouillard. Disparaissant comme l'a
fait le fantôme brièvement ressuscitée de
l'amante opaline, sans un mot, sans un signe, s'évaporant
comme le ferait une tendre chimère surprise par la lumière
du jour, ou comme le feraient les images douces et floues d'un
rêve éveillé, aux premières lueurs
de l'aube. Et le paysage rendu à lui-même et à
son existence dénuée de vie se soumet à
nouveau aux plaintes angoissantes du vent. |
 |